L'indépendance économique d'une nation se mesure d'abord à la composition de son assiette. En Guinée, alors que le marché de la volaille est historiquement inondé par les poulets de réforme congelés venus d'Europe, une femme a décidé de relever le défi de la production de masse locale. En février 2026, les projecteurs internationaux de Forbes Afrique se sont braqués sur Madina Dansoko, vice-présidente de la Chambre Nationale d'Agriculture de Guinée et co-fondatrice du mouvement Manssah. À 39 ans, cette fille de paysan passée par les sphères de la gestion publique locale mène une transition industrielle majeure dans l'agribusiness guinéen.
De la ferme de Dalaba aux salons de l'élite africaine
L'histoire de Madina Dansoko ne s'est pas construite dans le confort des bureaux climatisés de Conakry. Elle plonge ses racines dans la terre de Dalaba, où son père dirigeait une ferme d'État avant de lancer sa propre exploitation avicole. Dès l'âge de 9 ans, bien qu'envoyée étudier à Conakry, Madina passe chacun de ses trimestres de vacances au milieu du bétail. Au collège à Labé, elle passe ses matinées à auditer les registres de production, à analyser la consommation d'aliments et à suivre les taux de mortalité des poussins. Cette rigueur comptable précoce sera le fondement de son empire.
Le déclic entrepreneurial survient en 2003. À seulement 17 ans, en guise de cadeau de mariage, son père lui offre deux hectares de terrain et un bâtiment d'élevage pour 2 000 poussins. Loin de se contenter de ce capital de départ, elle s'allie à son époux pour rembourser, franc par franc, le crédit des intrants grâce à leurs salaires de l'époque. En 2011, animée par une ambition plus grande, elle quitte le giron familial de Labé pour s'installer à Bangouya, près de Conakry, afin de se rapprocher du principal bassin de consommation du pays.
Lella : L'intégration verticale pour terrasser le poulet congelé
En 2018, constatant l'absence d'infrastructures d'abattage aux normes internationales en Guinée, Madina Dansoko et son frère investissent massivement pour créer Lella. C'est le premier et unique abattoir avicole industriel du pays. La force de Lella repose sur une maîtrise totale de la chaîne de valeur : du couvoir (d'une capacité de 2 millions de poussins par an) à la fabrication d'aliments, en passant par l'élevage, l'abattage thermique calibré et la distribution via ses propres points de vente.
Cette stratégie d'intégration verticale a permis à l'entreprise de faire passer son chiffre d'affaires mensuel de 250 millions GNF en 2019 à plus d'un milliard de GNF. Face à la concurrence agressive des poulets de réforme importés d'Europe — vendus entre 5 000 et 10 000 GNF moins cher —, Madina Dansoko oppose un argument imparable : la fraîcheur absolue, l'abattage certifié halal et une viande saine, garantie sans hormones.
Pour saturer le marché, Lella mène actuellement une extension majeure visant à passer d'une capacité de production de 30 000 poulets par mois à un rythme industriel de 10 000 poulets abattus par jour. Pour y parvenir, elle déploie un modèle de sous-traitance circulaire : elle fournit des cahiers des charges stricts à de jeunes éleveurs locaux, leur garantit le rachat de leur production, puis traite les volailles dans son abattoir pour approvisionner les ménages, les grands hôtels et les supermarchés de Conakry.
Une vision multisectorielle : Des œufs de Kindia à l'immobilier haut de gamme
L'activité de Madina Dansoko dépasse largement les frontières de l'abattoir Lella :
- Agriferme : Fondée en 2004, cette structure distincte gère un cheptel de 150 000 à 200 000 poules pondeuses. Elle pilote actuellement une extension de 3 millions de dollars américains à Kindia pour moderniser la production d'œufs de consommation et la distribution de matériel d'élevage, générant un chiffre d'affaires autonome de 3 à 4 milliards GNF.
- Dina Groupe : Passionnée d'architecture, elle a structuré ses activités de menuiserie moderne en une entreprise de construction et de design de premier plan. Dina Groupe s'est imposé sur le marché des concessions haut de gamme et a décroché des marchés publics de prestige, notamment la rénovation de la Cité des Nations, du Fonds de développement agricole et de la préfecture maritime, affichant un chiffre d'affaires annuel de 10 milliards GNF.
Du service public local au déploiement vers Simandou 2040
En début d'année 2026, après avoir assuré la transition et le retour à l'ordre constitutionnel en tant que Présidente de la Délégation Spéciale (commune) de Sonfonia, Madina Dansoko a choisi de ne pas renouveler son mandat politique. Ce retrait stratégique répond à une urgence économique : se consacrer entièrement au secteur privé à l'aube du déploiement du programme souverain Simandou 2040.
En sa qualité de première vice-présidente de la Chambre Nationale d'Agriculture, elle mène le plaidoyer pour la création d'un label officiel « Made in Guinée » adossé à des normes d'audit strictes. Son ambition immédiate pour 2026 est claire : positionner la production avicole nationale au cœur des bases-vie des géants miniers de Simandou, démontrant ainsi que les champions locaux ont la capacité technique et logistique de nourrir les plus grands projets industriels du continent.
